– Aujourd’hui, je vais vous présenter une méthode inventée par Tony Hoare pour trier un jeu de cartes.
– (Plus tard) Est-ce que cette méthode va marcher pour juste deux cartes ?
– Ce n’est pas une question à laquelle Tony Hoare s’intéressait.
– On s’en fiche de ce qui intéressait Tony Hoare.
« Bien que » toute mon éducation officielle se trouve à l’Informatique, j’ai assisté à de nombreux cours de philosophie en tant qu’auditeur libre. Puisque malheureusement ces deux mondes — le monde des sciences exactes et le monde de la philosophie — se croisent rarement, je crois qu’il est utile d’offrir une observation : l’affection de la personnalité.
Pourquoi lit-on des philosophes ? Si on fait de la philosophie, je crois qu’on le fait parce qu’on aborde en général une question. Par exemple, on lit Aristote parce qu’on aborde une question comme « qu’est-ce que la démocratie ? ». Alors, je crois qu’il y a une question très importante qu’on doit se poser : qu’est-ce que la distinction entre la philosophie et l’histoire de la philosophie ? Pour répondre, on peut faire une expérience imaginaire. Supposez qu’on trouve une question qui a à voir avec notre sujet (en ce cas, « qu’est-ce que la démocratie ? »), mais ce n’est pas une question à laquelle Aristote s’intéressait, ou qui ne s’appliquait pas simplement dans son temps par exemple, « est-ce que la Pnyx en ligne peut réussir ? »
L’histoire de la philosophie s’abstiendrait de cette question. C’est parce que si on fait de l’histoire de la philosophie, on ne lit pas Aristote pour répondre à telle ou telle question personnelle. Au contraire, on le fait pour comprendre ce qu’Aristote a dit comme une fin en soi. Autrement dit, le but n’est pas de comprendre ce qu’est la démocratie, mais ce qu’Aristote pensait qu’elle était. Étant donné cela, à mon avis la plupart des cours de philosophie sont en réalité des cours d’histoire de la philosophie. C’est clair parce qu’il arrive tout le temps que nous posions une question à la professeure et qu’elle réponde : « X ne s’intéressait pas à cela » ou « ce n’est pas le projet de X », où X est tel ou tel philosophe.
C’est vraiment choquant, venant du milieu des sciences exactes, et je vais éclairer ce point à l’aide d’un exemple. Supposez qu’on se trouve dans un cours d’informatique, et la professeure nous dit: « Aujourd’hui, je vais vous présenter une méthode (elle l’appellerait probablement un ‘algorithme’) inventée par Tony Hoare, pour trier un jeu de cartes. » Puis, supposez que vous lui demandiez: « Est-ce que cette méthode va marcher pour juste deux cartes ? » Pour les besoins de la discussion, supposez que Tony Hoare n’a pas pris en considération cette possibilité. Une professeure des sciences exactes ne répondrait jamais en disant « C’est une question très intéressante, mais ce n’est pas une question à laquelle Tony Hoare s’intéressait. ».
Le choix de ne pas répondre ainsi ne serait pas une décision consciente. Plutôt, elle ne considérerait pas que ce renseignement soit pertinent du tout. L’insinuation, c’est qu’on s’en fiche de ce qui intéressait Tony Hoare. La seule raison qu’on l’a lu en premier lieu, c’est parce qu’on voulait juste trier un foutu jeu de cartes, et Hoare avait deux ou trois mots à dire sur le sujet. Dans la mesure où on pense que notre question a un rapport avec le sujet — et qu’elle en a, tant en théorie qu’en pratique — on doit la résoudre nous-mêmes. Bien sûr, dans la pratique d’un cours, les questions soulevées par les étudiants nécessitent peut-être tout un semestre d’explications, ou il se peut que nous ne connaissions pas encore la réponse. Alors, les questions peuvent rester inexplorées, mais jamais sous prétexte que Tony Hoare, ou n’importe qui d’autre que Tony Hoare, ne s’y intéressait pas.
Voilà une autre indication de ce phénomène. Je n’ai jamais vu un cours, dans n’importe quel programme scolaire d’informatique, dont le titre était le nom d’une personne. Personne ne consacre tout un cours sur une personne, même pas sur Turing. C’est parce que, une fois encore, les sciences exactes ne se sentent pas concernées par des personnalités. Il n’existe aucun équivalent aux kantien(ne)s ou foucaldien(ne)s dans le domaine de l’informatique. L’informatique en général n’a pas ses hoarien(ne)s ou ses turingien(ne)s ou pas encore ses lecunien(ne)s. Voilà une citation éclairante de Noam Chomsky (Understanding Power, Ch. 7, p. 227, ma traduction):
Je devine qu’une chose qui est peu attrayante pour moi sur “Marxisme”, c’est l’idée toute qu’il y a une telle chose. C’est un fait plutôt saisissant qu’on n’entend pas parler des choses comme “Marxisme” dans les sciences [i.e., sciences exactes] – genre, il n’y a aucune partie de la physique qui est “Einsteinianism,” pour ainsi dire, ou “Planckianism” ou n’importe quelle chose comme ça.
Et plus tard:
Donc, Marxism, Freudianism : je pense que n’importe quelle de ces choses est un culte irrationnel. Elles sont de la théologie, donc elles sont tout ce que vous pensez de théologie je n’y pense pas. En fait, à mon avis c’est exactement l’analogie correcte : des notions comme Marxism et Freudianism sont membres de l’histoire de la religion organisée.
Ce qui est intéressant, c’est que la fixation avec la personnalité ne se trouve pas seulement par l’amour. Par contre, il y a des philosophes qui se fixent des personnalités particulières en étant contre eux. Il y a un certain temps que j’ai eu une discussion avec un philosophe, on lui donne le pseudonyme “A,” qui est un analyste d’un autre philosophe, à qui on donne le pseudonyme “B.” La raison d’être de la discussion, que j’ai communiqué explicitement à A, était qu’il était dur pour moi de comprendre “B.” Nous avons discuté des œuvres de B pour un peu de temps, mais après A a commencé à critiquer B. Comme je l’ai expliqué, j’aime la critique ! Mais le problème a été que je n’avais pas bien compris B. Donc, j’ai demandé de rester sur l’explication de B un petit moment. Cependant, A a remarqué que c’est facile de comprendre l’œuvre de B, et si on se fixe sur B, c’est une hagiographie, pas une analyse critique.
Ce phénomène – que j’appelle “critiquer sans comprendre” – est courant. Voici un autre exemple. J’ai suivi un cours de philosophie où quasiment tous les philosophes dont nous avons discuté, on les a introduits par opposition à Aristote. Mais on n’a pas étudié – en fait, on n’a pas même lu – Aristote lui-même.1
Si on lit l’œuvre de Foucault, on remarque peut-être qu’il ne prend pas la peine de défendre son travail contre les travaux connexes. En fait, il ne prend même pas son temps de mentionner les travaux les plus connexes (il n’y a rien qui ressemble à une revue de littérature). Par exemple, le « jeu de la vérité » de Foucault est terriblement similaire au « paradigme » de Thomas Kuhn. Cependant, Foucault n’a pas l’air inquiet de ça (il ne mentionne jamais le paradigme). D’ailleurs, ce n’est pas seulement Foucault lui-même, mais aussi les philosophes en général et les foucaldien(ne)s plus spécifiquement.
Ce n’est pas mon interprétation j’ai demandé à beaucoup d’eux. En fait, j’ai demandé des foucaldien(ne)s, qui évidemment connaissent le jeu de la vérité de Foucault, mais ils ont aussi entendu parler du paradigme de Thomas Kuhn, et ils reconnaissent même leur ressemblance. Alors, je leur ai demandé « qu’est-ce que la différence ? », ce à quoi ils ont répondu « je ne sais pas, c’est une question intéressante » ou « répondre à cette question n’est pas le projet de Foucault » (et puis, je suppose, pas leur projet non plus). D’autres philosophes se sont mis d’accord avec eux. Un philosophe m’a dit que « même en tant que foucaldien(ne), il n’y a pas la motivation dans le monde universitaire de chercher cette question » (cette personne n’est pas un foucaldien).
Le but de cet article n’est ni une critique de Foucault, ni de foucaldien(ne)s, ni de la philosophie en général. Pour le moment, je présente simplement les faits. Alors, je vais offrir un autre point de vue, celui de l’informatique, parce que je crois qu’il va nous aider à comprendre ce phénomène.
En ce qui concerne l’informatique, supposez que je parle d’un sujet X (le « jeu de vérité » par exemple) et n’importe qui me demande « comment est-ce que ce différent de Y ? » (où Y est un sujet très pertinent, comme le « paradigme »). Si je réponds que « ce n’est pas mon projet » ou « ce n’est pas une question à laquelle je m’intéresse », le public va l’interpréter pour le moins en tant qu’une réponse extrêmement grossière et impolie (par exemple si cela se produit lors d’une soutenance de doctorat, il va probablement impliquer un échec immédiat). Autant que je puisse en juger, c’est le cas pour deux raisons. D’abord, mes intérêts n’intéressent personne. Le monde se sent concerné par le sujet. Dans la mesure où Y a un rapport (intime) avec X (le sujet), non seulement je suis censé m’y intéresser, mais on s’attend en plus à ce que j’aie déjà comparé les deux avant même que l’on me pose la question. On ne doit pas comprendre « censé » comme « lié par convention ou les règles du doctorat », mais plutôt comme un scientifique qui se sent concerné par la compréhension et la connaissance. Autrement dit, on suppose que ce serait le cas même si je faisais « mon projet » en tant que passe-temps.
Alors, on a plein de questions. Pourquoi la philosophie s’intéresse à l’histoire de la philosophie et à ce que Foucault s’intéressait ? Pourquoi les philosophes pensent qu’il n’est pas un problème de ne pas reconnaître les travaux connexes ? Je crois que les réponses reposent sur la personnalité. On s’intéresse à Aristote et on s’intéresse à ce que Foucault avait à dire, tout seul. Cela explique le phénomène des travaux connexes. Foucault n’a probablement pas pensé qu’il devait mentionner les travaux les plus connexes parce que son œuvre ne fait pas partie du corps du savoir de, e.g., la philosophie. Son œuvre était… son œuvre. Sa personnalité, ça suffit.
Mais pourquoi la philosophie s’intéresse tellement à la personnalité ? Et pourquoi les sciences exactes ne s’y intéressent pas ? La réponse, je pense, repose sur le traitement de la vérité. Plus précisément, dans les sciences exactes on a la vérité. Ce fait implique certaines conséquences. Par exemple, il n’y a qu’un corps du savoir – le corps du savoir il n’y a qu’un ensemble des travaux. Donc, tout le monde contribue à cet ensemble des travaux chacun contribue à la vérité. Par conséquent, la personnalité disparaît. Elle n’est pas importante. Ce qui est important, c’est la vérité. La personnalité serait importante si sa vérité ou son opinion comptait. Mais puisqu’ils ne comptent pas, la personnalité ne compte pas non plus.
On peut comprendre cela avec un exemple. Il y a la loi de la gravité. Ce n’est pas la loi de la gravité de Newton. Newton l’a découvert, mais ce n’est pas sa loi. Le fait que c’est Newton qui l’a découvert n’a rien à voir avec la loi elle-même. En général, la vérité ou le sujet n’ont rien à voir avec ceux qui les découvrent ou les étudient.2 Au fait, même si vous ne croyez pas qu’il existe une telle chose que la vérité, toutes les disciplines scientifiques ont ce que Kuhn a appelé le “paradigme,” qui est, pour cette discipline, “la vérité” : un corps du savoir que tout le monde accepte.
En revanche, en philosophie, il n’existe rien de tel que « la vérité ». Il y a des théories philosophiques qui partent de principes différents. Donc, il n’existe rien de tel que le corps du savoir, ou l’ensemble des travaux. Autrement dit, on parle de pluralisme, et c’est inhérent à la philosophie. Où il y a du pluralisme, les opinions comptent parce que c’est le meilleur outil qu’on a. Puisque la vérité n’existe pas, tout ce qui nous reste, c’est de s’en remettre à l’autorité. On peut confirmer cette hypothèse même dans les sciences exactes.
Contrairement à la croyance populaire, il y a des champs dans les sciences exactes où il y a du pluralisme en langages de programmation ou en génie logiciel par exemple. Vous voyez, même si on a des données quantitatives – et dans beaucoup de cas on n’en a pas – que tel langage de programmation est meilleur que l’autre, ces données ne sont pas convaincantes (pour une raison ou une autre). De la même façon, on n’a pas de données convaincantes que telle approche de génie logiciel – le développement piloté par les tests (« test-driven development »), le modèle en cascade (« waterfall »), etc. – est meilleure que l’autre. Si on avait de telles données, on n’aurait qu’un seul modèle ou au moins on aurait une méthode quantitative – ça veut dire, un algorithme – de décider quel langage de programmation ou quelle approche de génie logiciel on va utiliser. Mais on n’a ni l’un ni l’autre. Quand on commence un projet, on décide, par exemple, en fonction de la langue avec laquelle on est le plus à l’aise ou le modèle qu’on connaît simplement.
Au niveau plus fondamental, cependant, on décide en fonction de l’autorité. C’est-à-dire, parce que telle ou telle célébrité de programmation l’a dit.3 Bien sûr, dans les sciences exactes, je comprends que le pluralisme, « it’s a bug, not a feature » on essaye de l’éliminer. En un sens, c'est ce qui constitue le vrai progrès dans les sciences exactes. Alors qu’en sciences humaines et sociales c’est l’inverse la philosophie prospère dans le pluralisme.