Bernard Stiegler et le texte 'La condensation du temps à travers la technique'
Image de base de Bernard Stiegler par Wikimedia Commons

le 13 juillet 2026

Comme on le sait, aujourd’hui les changements de notre société sont rapides. Quelques philosophes et figures intellectuelles appellent cet effet la condensation du temps. Mais, qu’est-ce que cela, exactement ? Une perspective intéressante se trouve dans le travail d’un philosophe français, Bernard Stiegler, et elle est fondée sur la technique. C’est la perspective que je vais analyser dans cet article.

D’abord, la condensation du temps semble une notion complètement pourrie. On ne peut pas condenser le temps. Le temps est une entité invariable. La notion même est basée sur des mesures objectives ; on ne peut pas utiliser notre subjectivité pour changer le temps. Spécifiquement, on a défini une seconde selon la vitesse de la lumière. La vitesse de la lumière est aujourd’hui identique à ce qu’elle était il y a 200 ans. Donc, une seconde est aujourd’hui identique à ce qu’elle était il y a 200 ans.1 Alors, qu’est-ce que la condensation du temps ?

À mon interprétation, il ne s’agit en fait pas de la condensation du temps lui-même, mais de la condensation – la concentration – des événements à tout moment donné. Imaginons que le temps soit une série de documents, dont chacun soit une seconde. Alors, la condensation du temps, ce n’est pas la condensation du papier, mais la condensation des dessins – les événements – qu’on désigne à chaque document.

Or, même si le temps est invariable, notre perception du temps ne l’est pas. C’est pourquoi le temps passe vite2 quand on s’amuse, et il passe assez lentement quand on s’ennuie. À part notre amusement, il y a une autre chose qui fait passer le temps vite : les événements. Plus il y a d’événements, plus on perçoit que le temps passe vite.

Mais, qu’est-ce qui constitue un événement ? C’est en fait une question profonde. Par exemple, cette question a une place centrale dans la philosophie de l’histoire – et plus précisément de l’historiographie – parce que l’historiographie n’est qu’un récit des événements. Toutefois, afin de ne pas compliquer la discussion, je déclare qu’un événement n’est qu’une indication que le temps est passé ! Si on perçoit qu’un certain temps vient de s’écouler, alors il s’agit d’un événement.

Puis, une question essentielle, c’est : quelle est la cause des événements ? Qu’est-ce qui nous fait prendre conscience que le temps a passé ? Évidemment, il y a beaucoup de cas. Ce qui n’est pas évident, cependant, c’est l’influence de la technique. C’est là que le travail de Bernard Stiegler prend une place prépondérante.

Bernard Stiegler était un philosophe français qui malheureusement est décédé relativement jeune, en 2020. Son chef-d’œuvre, c’est l’œuvre en trois volumes La technique et le temps. Il y décrivait la manière dont la technique se rapporte au temps. Pour être honnête, il ne s’agit pas d’un traité facile. Néanmoins, je crois qu’il est exceptionnel. Sa thèse centrale, c’est qu’on perçoit le temps à travers la technique. En fait, la notion même de temps n’existerait pas sans la technique. Mais, avant de pouvoir aller plus loin, on doit expliquer le concept de technique.

Ce concept est un peu compliqué, en partie parce que la plupart des auteurs qui l’ont utilisé n’ont pas pris la peine de préciser ce qu’ils entendent par ce terme. Pour compliquer encore les choses, il est évident que ce terme a deux significations connexes mais néanmoins distinctes. C’est clair en anglais parce qu’on utilise deux termes proches : « technique » et « technics ». On pourrait supposer que cela améliore la situation, mais je ne suis pas si sûr… C’est parce qu’il me semble que ces deux termes sont effectivement synonymes, et pourtant on ne peut pas les employer de manière interchangeable. Par exemple, la phrase « your guitar technics is great » (ta technics à la guitare est excellente) sonne faux. Toutefois, il me semble qu’il n’y a rien de mal dans les signifiés des mots ; il s’agit seulement d’une convention que ces signifiants ne correspondent pas ensemble.

Alors, voilà mon interprétation du terme « technique » tel que des auteurs comme Stiegler l’utilisent (alors, il correspond à « technics »). Il s’agit simplement de comportement habile (et humain). Plus minutieusement, ce terme décrit tout un éventail, avec la technologie et l’art aux deux antipodes. La technologie est la création « froide » qu’on n’utilise que pour ses conséquences. En revanche, l’art est la création sentimentale ; on la crée exclusivement pour ses effets internes à notre âme.

Revenons à Stiegler, la technique nous permet de percevoir le temps principalement par le biais des objets fabriqués. L’exemple le plus simple : comment est-ce qu’on sait qu’une heure s’est écoulée ? En regardant l’horloge. On ne dit pas qu’une heure s’est écoulée parce qu’on le « ressent ». Non, on le déclare parce que l’horloge l’indique. Un exemple plus intéressant, ce sont les objets anciens. Là, je vais citer un excellent philosophe et – je suis heureux de le dire – un ami, Federica Frabetti :

Les technologies emportent les traces des événements passés. Stiegler donne un exemple très simple : l’idée d’une pierre à tailler, l’idée d’un objet fabriqué préhistorique. Donc, [supposons que] je sois une femme préhistorique et que j’aie cette idée géniale ou que je fasse cette découverte accidentelle qu’un silex de pierre – un silex tranchant – peut être utilisé pour couper. Et puis, bien sûr je l’utilise. Peut-être que je pourrai en fabriquer un autre. Mais quand je mourrai, mon savoir mourra avec moi. Mais si le silex de pierre reste là, il emporte avec lui le souvenir de l’acte de tailler. Voilà donc comment Stiegler pense la manière dont la technologie façonne notre perception du temps et de l’histoire.

L’influence sur notre perception du temps, je crois qu’il faut un peu plus de détails. Je soutiens que la raison pour laquelle on perçoit le passage du temps quand on voit le silex de pierre, c’est parce qu’on remarque l’écart énorme entre ce silex de pierre et nos outils à tailler. Alors, une fois encore, on perçoit le passage du temps à travers la technique.

Pour situer la discussion dans le présent, de nos jours on perçoit que le temps passe plus vite parce que la technologie se développe très vite. Alors, on compare nos outils « anciens » à nos outils actuels tout le temps, et on trouve des différences. Par exemple, ChatGPT est sorti en 2022, alors il y a seulement quatre ans. Cependant, depuis 2022 les développements de l’intelligence artificielle (IA) ont été si nombreux que tout le monde, mais spécialement les informaticiens, ressent que beaucoup de temps est passé.

Finalement, une conséquence subtile de la condensation du temps, c’est qu’on perd progressivement le rapport au passé. Construisons un simple modèle : la quantité du passé qu’on peut retenir dans son cerveau est déterminée par la quantité des événements qu’on peut y stocker. Mais, la capacité de stockage de nos cerveaux ne change pas. Alors, tout changement dépend des évènements. D’après ce que nous avons discuté, il y a de plus en plus d’événements. Or, nos cerveaux ne choisissent pas des événements par hasard. Ils choisissent en moyenne de stocker les événements les plus récents, parce que pour nos cerveaux, la période la plus importante, c’est le présent. Donc, ce n’est qu’une manifestation de présentisme : un régime d’historicité où le présent domine notre expérience du temps et organise notre rapport au passé et à l’avenir. Mais, c’est de plus un effet psychologique. Comme Daniel Gilbert a décrit en Stumbling on Happiness : « Lorsque les cerveaux comblent les lacunes de leurs conceptualisations d’hier et de demain, ils ont tendance à utiliser un matériau qu’on appelle “ aujourd'hui” ». Puisque le présent a la priorité, plus il y a d’événements, plus le stockage de notre cerveau se remplit d’événements récents. Donc, plus il se passe d’ événements dans le présent, plus on oublie le passé et l’avenir. Autrement dit, la condensation du temps occasionne l’expansion du présent !


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Notes de bas de page

  1. Évidemment, lorsque la théorie de la relativité entre en jeu, tout cela change. Mais elle n’entre pas en jeu dans notre vie quotidienne.
  2. Les Anglophones disent que le temps vole (time flies).