Max Nordau et le texte 'La dégénérescence de la fiabilité'
Images de base par Wikimedia Commons et geralt.

le 18 juin 2026

Dans cet article, on se focalise sur la fiabilité. Je crois que cette discussion est essentielle à cause de la conjonction de propositions suivante qui semble plus valable aujourd’hui que jamais. La fiabilité est :

  • Incroyablement importante pour la civilisation
  • De plus en plus, et maintenant énormément, rare
  • Rarement abordée

Définition

Fiabilité. Je suis la définition du Grand Robert. Il la définit en se fondant sur « fiable », dont la définition est :1

En qui ou en quoi on peut avoir toute confiance, auquel on peut se fier.

Je trouve intéressant de pouvoir connecter la fiabilité à la cohérence, dont la définition au Grand Robert est :

Liaison, rapport étroit d’idées qui s’accordent entre elles ; absence de contradiction (opposé à incohérence).

Au premier abord, il semble qu’il n’y ait aucune liaison entre ces deux définitions. Mais, on peut considérer que la fiabilité, ce n’est qu’un cas particulier de la cohérence. Qu’est-ce que la cohérence ? En somme, des idées qui s’accordent entre elles. Mais, la fiabilité n’est que l’accord entre les promesses et les actions. Autrement dit, c’est la cohérence entre les promesses et les actions.


La nature de la fiabilité

Je pense que Nietzsche l’a mieux expliqué que quiconque :2

[La promesse n’est que] une mémoire de la volonté: si bien qu’entre le « je veux », le « je ferai » initial et cette véritable décharge de la volonté qu’est l’accomplissement de l’acte, tout un monde de choses nouvelles ou étrangères, de faits et même d’actes volontaires peut très bien s’intercaler sans rompre la longue chaîne de la volonté.

Cette citation établit déjà la complexité de la promesse. Mais il y a plus. Après, Nietzsche se demande « quelle est l’hypothèse sous-jacente à tout cela ? ». En d’autres termes, que suppose  et donc exige  de faire une promesse (c’est-à-dire la fiabilité) ? Il le développe :3

Mais que de conditions cela n’exige-t-il pas! Pour pouvoir à ce point disposer à l’avance de l’avenir, combien l’homme a-t-il dû d’abord apprendre à séparer le nécessaire du contingent, à penser sous le rapport de la causalité, à voir le lointain comme s’il était présent et à l’anticiper, à voir avec certitude ce qui est but et ce qui est moyen pour l’atteindre, à calculer et à prévoir  combien l’homme lui-même a-t-il dû d’abord devenir prévisible, régulier, nécessaire, y compris dans la représentation qu’il se fait de lui-même, pour pouvoir finalement, comme le fait quelqu’un qui promet, répondre de lui-même comme avenir.

Pour résumer, tenir sa promesse présuppose deux éléments. En premier lieu, il faut faire partie d’un monde qui est prévisible, permettant d’escompter raisonnablement que l’on pourra tenir sa promesse  le moment venu à l’avenir – bien que, entre-temps, « un monde de choses nouvelles ou étrangères » puisse survenir. Deuxièmement, on doit faire preuve de discipline (ou être discipliné) pour accomplir tout ce qu’il faut afin de tenir sa promesse.


Pourquoi la fiabilité est-elle importante ?

Plus haut, Nietzsche a soutenu qu’une société prévisible  appelons-la S  est une condition préalable à la fiabilité (F) ; une implication de ce genre :

F ⇒ S

Ne vous laissez pas dérouter par la direction de la flèche. Cela dit que S est une condition préalable à F parce que si F est vrai, alors S doit être vrai aussi. Autrement dit, si on a de la fiabilité, on doit avoir une société prévisible. Autrement dit encore, on ne peut pas atteindre la fiabilité sans une société prévisible.

Bon, je suis d’avis que la direction opposée est vraie aussi ! C’est-à-dire on ne peut pas avoir une société prévisible sans fiabilité. En d'autres termes : une société prévisible repose sur la fiabilité. Par conséquent :

F ⇔ S

Sans fiabilité, les « choses nouvelles ou étrangères » seraient trop nombreuses et trop courantes pour tenir invariablement sa promesse. Par exemple, supposons que je vous promette : « Je viendrai chez vous demain à 19 heures ». Pour être sûr de tenir ma promesse, il faut que je puisse prévoir  i.e., calculer ou compter sur  que :

  • Le bus sera à l’arrêt à, disons, 18:30h (une promesse tacite basée sur l’horaire)
  • Le conducteur suivra la route prédéterminée (encore, une promesse tacite faite par le conducteur)
  • La plupart des conducteurs conduiront assez prudemment pour que le bus atteigne sa destination.

En fait, ce n’est qu’un petit ensemble de promesses sur lesquelles on compte. Si un nombre important de promesses sont rompues, je ne tiens probablement pas ma promesse. J’ai fait cette promesse en supposant que les autres ne manqueraient pas aux leurs. Autrement dit, pour présupposer la prévisibilité, j’ai implicitement présupposé la fiabilité. Si la fiabilité cesse d’être la norme, alors la société cessera d’être prévisible et  pour en revenir à Nietzsche – plus personne ne fera de promesses. Donc, la fiabilité et la prévisibilité forment un rapport réciproque.

Or, ce que nous avons appelé la « société prévisible » est, au fond, la société occidentale civilisée telle que nous la connaissons. De ce fait, dans la mesure où on juge que cela est important, la fiabilité est nécessairement assez importante aussi.


Pourquoi la fiabilité est-elle en baisse ?

Cette question présuppose que la fiabilité est en baisse. Je ne dispose pas des statistiques pertinentes pour prouver ce fait, mais c’est à la fois mon expérience, et l’expérience de beaucoup de personnes que je connais.

Donc, si elle est en fait en baisse, pourquoi en est-il ainsi ? D’abord, je crois que les sociétés contemporaines sont devenues trop compliquées, et ainsi moins « ​​prévisibles » et « régulières ». Donc, il est de plus en plus difficile de prédire ce qui va se passer. En même temps, nous sommes tenus de faire de plus en plus de promesses, dont les délais deviennent de plus en plus serrés. Schopenhauer est pertinent ici :4

Supposons maintenant que nous voulions savoir comment agira une personne dans une situation où nous avons l’intention de la placer ; pour cela, il ne faudra pas compter sur ses promesses et ses protestations. Car, en admettant même qu’elle parle sincèrement, elle n’en parle pas moins d’une chose qu’elle ignore. C’est donc par l’appréciation des circonstances dans lesquelles elle va se trouver, et de leur conflit avec son caractère, que nous aurons à prévoir son attitude.

Donc, à cause de la complexité à laquelle on doit faire face, même si sa promesse est sincère, on n’en parle pas moins d’une chose qu’on ignore.

Cependant, c’est honnêtement une raison naïve ; il me semble qu’il doit exister une autre explication. Une possibilité est l’instrumentalisation des promesses. Pour le comprendre, supposons qu’on veuille sortir le samedi. Mais, on ne sait pas (encore) si on voudra (le samedi) sortir avec Georges ou Marie. Alors, on promet qu’on va sortir avec les deux. Cette action les rend disponibles tous les deux, lui et elle. On décidera avec qui on va sortir samedi. C’est la méthode de la double réservation, qui est manifestement immorale (comme dans les réservations de vols), mais elle est clairement utile aussi. Il faut noter que notre promesse est aussi importante que la leur. On cherche à s’assurer de leur disponibilité, qu’on va seulement garantir à travers leur promesse (bah, en supposant qu’ils ne soient pas aussi peu fiables que nous). Nous ne l’obtiendrons toutefois qu’en faisant notre propre promesse, parce qu’en général, une promesse est un contrat réciproque.

Bien sûr, à long terme, cette stratégie ne fonctionnera pas, car d’autres s’en apercevront finalement. Néanmoins, en attendant, elle pourrait s’avérer utile, et il se peut aussi qu’il leur faille beaucoup de temps pour la constater. Mais ce qui est encore plus pertinent aujourd'hui, c’est qu’on a abandonné la vie dans une société à portée limitée. Ma grand-mère a vécu toute sa vie dans un petit village. Les personnes qu’elle connaissait quand elle avait trente ans n’étaient pas tellement différentes des personnes qu’elle connaissait quand elle avait soixante-dix ans. Donc, elle ne pouvait pas employer une stratégie qui ne fonctionnerait pas à long terme. Mais aujourd’hui, on vit dans un endroit pendant cinq ans, puis on change de lieu, et avec le lieu, les gens changent aussi. Par exemple, on vit à l’endroit de premier cycle universitaire pour quatre ans, après on vit à l’endroit des études supérieures pour six ans, ensuite on déménage dans une autre ville jusqu’à ce qu’on obtienne une promotion, et ainsi de suite. Au moment où on sera prêt à s’installer, on ne se soucie plus de nos amis actuels et de nos amants anciens car on a une famille.

Sous cet éclairage, la maxime suivante de Charlie de la série TV Two and a Half Men ne semble pas tellement mal : 

— Charlie : Retiens ceci, Jake. Ne fais jamais de promesses aux femmes que tu n’as pas l’intention de tenir. Et, est-ce que tu sais comment tu fais cela ?
— Jake : Toujours tenir mes promesses ?
— Charlie : Cela pourrait marcher… Une meilleure façon, c’est : Ne fais jamais de promesses.

À proprement parler, il n’y a aucun problème moral avec cette façon, mais il y a un problème pratique. Comme Schopenhauer l’a dit :5

Comprendre la règle est une chose, et apprendre à l’appliquer une autre. La première s’acquiert d’un seul coup par l’intelligence, la seconde peu à peu par l’exercice.

Donc, même si on croit qu’il faut tenir sa promesse, si on ne s’y entraîne pas – par exemple parce qu’on ne fait pas de promesses  le moment venu de faire une promesse, on ne sera pas suffisamment préparé pour la tenir.


Une convention sociale ?

Je peux comprendre le manque de fiabilité jusqu’à un certain point. Par exemple, je peux comprendre que l’instrumentalisation est utile, comme on l’a dit. De plus, je peux le comprendre quand on est contraint de faire une promesse. Par exemple, si notre chef nous dit qu’on doit terminer ce rapport d’ici dimanche, effectivement on doit dire « oui » et alors faire une promesse (quelquefois même si on sait qu’on ne la tiendra pas). Ce que je ne peux pas comprendre, en revanche, c’est l’intérêt de faire une promesse sans apparemment aucune raison du tout. Par exemple, j’ai un ami que je rencontre environ une fois tous les deux mois. Presque chaque fois, il me dit qu’il me contactera bientôt, et il me donne même une date spécifique (par ex. « le jeudi prochain »). Je sais, et je suppose que lui aussi, qu’il ne le fera pas parce qu’il ne l’a jamais fait (je devine qu’il s’agit d’un raisonnement par induction). Alors, pourquoi est-ce qu’il fait cette promesse ? Je n’ai franchement aucune idée.

La raison en est peut-être qu’il s’agit d’une convention sociale, comme le « how are you doing? » (comment vas-tu?) américain. Comme tout étranger qui vient aux États-Unis le sait, quand les Américains vous demandent « how are you doing? », ils ne veulent pas en réalité savoir comment vous allez. Ce n’est pas une blague. Comme l’humoriste américain Tom Segura a dit (3:08) :

Si vous avez l’audace de raconter aux gens comment tu vas vraiment quand ils disent « Comment ça va ? », cette merde est impolie et égoïste, d’accord ? Je suis sérieux. Il n’y a que deux réponses acceptables à « Comment ça va ? » : « fine » [ça va] et « great » [très bien]. Et si tu es malheureux, tu réponds « Ça va ». Tu n’accables pas les gens avec tes problèmes du monde réel au cours d’un échange courtois.

Comme le « How are you doing? », en ce qui concerne la promesse de contacter, il se peut qu’il ne s’agisse que d’une chorégraphie sociale. Je devine que mon « ami » trouve que mettre fin à un échange courtoise avec « Salut, il se peut que je ne vous revoie jamais »  ou avec cette insinuation  est gênant.


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Notes de bas de page

  1. Ces deux définitions s’accordent essentiellement avec les définitions de « consistency » et « reliable » dans le Dictionnaire anglais d’Oxford (OED).
  2. Nietzsche, F. (1985). La généalogie de la morale (G. Colli & M. Montinari, Eds.; I. Hildenbrand & J. Gratien, Trad). Gallimard. (Œuvre originale publiée en 1887), 2e dissertation, §1, p. 59. Souligné dans l’original. L’exactitude historique de cet ouvrage a été largement contestée (par ex. Hanno Sauer, Joseph Heinrich). Néanmoins, je pense que certains passages sonnent toujours juste.
  3. Ibid., p. 61. Souligné dans l’original.
  4. Schopenhauer, A. (2012). Aphorismes sur la sagesse dans la vie (J.-A. Cantacuzène, trad. ; R. Roos, rév.). Presses Universitaires de France. (Œuvre originale publiée en 1851). Maximes générales, 3  Concernant notre conduite envers les autres, §29.
  5. Ibid., §30.
  6. « If you have the audacity to tell people how you’re doing when they say “how [are] you doing?”, that shit is rude and selfish, all right? I’m serious. There are two acceptable answers to “how [are] you doing?” : “fine” and “great.” And if you’re miserable, you say “fine.” You don’t burden people with your real-world problems during a courteous exchange ».