Dans cet article, je vais comparer la conception de la raison dans l’œuvre de Rousseau, avec la notion de la conscience et son origine.
Je commencerai par résumer la position de Rousseau. Rousseau croit que la raison n’est pas une faculté naturelle de l’homme,1 et qu’elle s’est développée par nécessité:2
Nous ne cherchons à connoître [connaître], que parce que nous desirons de jouir, et il n’est pas possible de concevoir pourquoi celui qui n’auroit [aurait] ni desirs ni craintes se donneroit [donnerait] la peine de raisonner.
En d’autres termes, l’homme Sauvage – le terme que Rousseau utilise pour décrire l’homme avant la civilisation – a des besoins limités, et puis il a une raison limitée ; la raison se développe seulement si nécessaire.
Il y a trois problèmes avec cet argument. Premièrement, il est difficile de soutenir que la raison n’est pas une faculté naturelle pour la même raison qu’il est difficile de soutenir qu’il n’y a pas un instinct de langage. Comme des linguistes (Noam Chomsky par exemple) ont affirmé, les bébés reçoivent trop peu de renseignements pour apprendre comment parler. Donc, il faut qu’ils prennent un saut mental ; un saut que seulement un instinct de langage peut justifier. De la même façon, il est difficile d’affirmer que la raison n’est pas une faculté naturelle parce qu’aucune autre créature, ni l’intelligence artificielle, n’a réussi à développer cette faculté avec tellement peu de renseignements.
L’autre problème, c’est que Rousseau ne définit pas ce qu’on doit compter comme une faculté naturelle. Toutes les facultés – y compris les instincts et pulsions primitifs – ne se sont pas développées ex nihilo. Un amibe n’a peur de rien. La plupart des pulsions primitives se sont développées à travers l’évolution, et donc en un sens par nécessité. Cela ne les rend pas moins naturelles. En fait, on soutient peut-être que exactement parce que l’évolution les a amenés, ils constituent un exemple parfaitement naturel.
Finalement, le dernier problème avec l’argument de Rousseau, c’est que – selon lui – la raison se développe à cause des interactions sociales ; à cause de la communication d’un homme avec ses semblables:3
[I]l est impossible de concevoir comment un homme auroit [aurait] pû par ses seules forces, sans le secours de la communication [...] franchir un si grand intervale.
Mais puisque les humains – c’est-à-dire, les homo sapiens – étaient des êtres sociaux bien avant qu’ils soient devenus homo sapiens, selon Rousseau, la faculté de la raison a dû apparaître avant homo sapiens. Autrement dit, l’homme Sauvage ne peut pas être un homo sapiens. En fait, les primates étaient des êtres sociaux bien avant n’importe quelle espèce qui ressemblait, même de loin, à un homme. Néanmoins, et peut-être surtout, bien que les chimpanzés soient des créatures sociales depuis des milliers d’années, ils n’ont pas développé la raison.
Maintenant, je vais porter mon attention sur l’origine de la conscience, comme cela a été discuté dans le livre Ressentez le monde par Tor Nørretranders.4 Nørretranders fait usage du travail de Julian Jaynes, l’auteur du livre La Naissance de la Conscience dans L’Effondrement de L’Esprit Bicaméral.5 Dans ce livre, Jaynes affirme qu’il est possible que, il y a 3 000 ans, les humains n’aient pas été conscients:6
[I]l est parfaitement possible qu’il y ait eu une race d’hommes qui parlaient, jugeaient, raisonnaient, résolvaient des problèmes, faisaient, en un mot, la plupart des choses que nous faisons, mais qui n’étaient pas conscients du tout.
Nørretranders dans le chapitre 12 dit que:7
L’Iliade et l’Odyssée d’Homère traitent de personnes qui ne possèdent pas de conscience mais sont comme des automates qui se comportent sur la base du discours de dieux à travers eux-mêmes.
Et plus tard:8
L’homme n’avait pas de libre arbitre du tout à cette époque ; ils n’avaient pas de volonté en notre sens.9
Dans le reste de ce chapitre Nørretranders déroule un argument convaincant selon lequel la conscience n’est pas en fait nécessaire, ou utile, et elle est même peut-être contre-productive à notre fonction « normale », ou même dans notre fonction de haut niveau. Par exemple, on ne peut pas parler couramment si on tente d’être conscient parfaitement de comment on produit tous les mots. De même, si on tente de devenir conscient de toutes les actions qu’on fait lorsqu’on conduit, on va se bloquer et on ne peut pas conduire du tout. En revanche, on peut conduire en suivant aveuglément les voix des dieux dans notre tête (pour utiliser la ligne de pensée de Nørretranders). Peut-être que l’argument le plus surprenant, c’est qu’on peut raisonner sans conscience. Mais Nørretranders fait référence à beaucoup d’exemples des personnes qui fonctionnent en haut niveau de manière largement inconsciente (par exemple, des footballeurs). Alors si c’est le cas, cela ne serait pas aussi surprenant si nous étions également capables de prouver des théorèmes sans conscience.
Puis Nørretranders argue que la conscience s’est développée par nécessité, pour satisfaire un besoin qui avait été créé juste récemment. Qu’est-ce que ce besoin ? Une théorie est qu’il est le besoin de narrer notre réalité. Vous voyez, Nørretranders consacre une grande partie du livre à soutenir qu’on agit avant de nous en rendre compte en conscience. Son argument est basé sur le travail de Benjamin Libet, qui a prouvé ce fait à travers « les expériences de Libet ». La conscience peut au mieux mettre son veto aux actions (donc, les expériences de Libet ne prouvent pas qu’il n’y a pas de libre arbitre). Sous ce régime, on a besoin d’une manière de comprendre la réalité, et pour une raison ou une autre, il faut avoir l’illusion de l’initiative. C’est là qu’intervient la conscience. Une autre explication est que le monde est devenu trop complexe pour y naviguer, et surtout à cause des interactions sociales. Alors pas les interactions sociales elles-mêmes, mais leur complexité: commerce, émigration, et le mélange des cultures.
Ceci dit peut-être une chose à propos de la théorie de Rousseau. Peut-être que Rousseau devrait se tourner vers la conscience, pas la raison. C’est ce qui distingue l’homme Sauvage et toutes les personnes avant lui de l’homme Civil de Grèce antique et le monde moderne.